mercredi 31 janvier 2007, par Pierre-Yves Serinet
Le 23 janvier dernier, dans Le Devoir, Maude Barlow établissait un lien très intéressant entre les listes d’interdiction de vol et le Partenariat nord-américain pour la sécurité et la prospérité, le PSP (« Listes d’interdiction de vol, Il faut revoir nos liens en matière de sécurité avec les États-Unis »). Or, le PSP touche de nombreux autres aspects de nos vies, et nos dirigeants politiques agissent comme si cela ne concernait pas les citoyens.
Un autre exemple d’actualité est la hausse vertigineuse des exportations de pétrole canadien vers les États-Unis décidée par un petit groupe de hauts dirigeants de l’industrie pétrolière et de hauts fonctionnaires des États-Unis et du Canada, très bien illustrée par le reportage de Zone libre enquêtes « Du sable dans l’engrenage », récemment diffusé à la télévision de Radio-Canada.
C’est en effet avec l’entrée en vigueur du PSP entre le Canada, les États-Unis et le Mexique, lancé le 23 mars 2005 à Waco au Texas, au ranch de George W. Bush, que les dirigeants du Canada et du Mexique ont accepté de lier encore plus étroitement l’avenir de leur pays à celui des États-Unis en s’engageant dans un processus d’approfondissement de l’intégration non seulement économique, mais aussi énergétique, militaire et politique.
Harmoniser les politiques
Le PSP a pour dessein d’harmoniser de nombreuses politiques internes et étrangères du Canada et du Mexique avec celles des États-Unis. En prétextant vouloir protéger les citoyens de la menace du terrorisme et faciliter le commerce, ce partenariat implique l’adoption de mesures draconiennes telles qu’une intégration plus grande des marchés nord-américains de l’énergie, l’harmonisation du traitement à l’endroit des immigrants, des réfugiés ou des touristes étrangers, et la création de politiques communes de sécurité.
Le partenariat établit également un échéancier serré en vue d’en arriver à des normes harmonisées dans les secteurs régissant la santé, la sécurité alimentaire et l’environnement.
S’il est vrai que le gouvernement Harper affiche clairement ses volontés de rapprochement par rapport aux États-Unis, il n’en demeure pas moins que ce rapprochement était aussi le fait de son prédécesseur. [...] Un rapprochement auquel le gouvernement actuel s’est toutefois empressé d’adhérer avec la participation de M. Harper au 2e Sommet trinational nord-américain à Cancun, les 30 et 31 mars 2006.
Le président Bush a déclaré que les États-Unis étaient « accros » au pétrole dans son discours sur l’état de l’Union du 31 janvier 2006, mais il a ajouté que ce pétrole provenait souvent de parties instables de la planète et que son pays devait réduire des trois quarts sa dépendance au pétrole en provenance du Moyen-Orient d’ici 2025. Bien sûr, cela veut dire plus de pétrole en provenance de l’Alberta, mais cela veut aussi dire regarder vers le Mexique et exercer des pressions pour la privatisation du secteur pétrolier mexicain. Le président Calderon est d’ailleurs déjà très contesté avec ce projet, quelques mois à peine après son élection.
Mais cela signifie d’autres sources d’énergie, comme l’hydroélectricité. On sait que les projets futurs d’Hydro-Québec visent à produire de l’électricité pour l’exporter aux États-Unis, et le projet Eastmain-1-A récemment inauguré depuis les bureaux montréalais d’Hydro ne fait pas exception à la règle.
Quel mandat ?
À partir de quel mandat les dirigeants des trois pays agissent-ils quand ils discutent d’intégration en profondeur ? Les dirigeants du Canada et du Mexique pensent-ils donner un accès privilégié aux États-Unis sur nos ressources pétrolières et hydroélectriques ? Avec le PSP, c’est de ces enjeux et bien d’autres qu’il est question, et on ne peut faire l’économie d’un débat de société.
Présenté officiellement comme étant de nature purement administrative et réglementaire, l’ordre du jour du PSP évolue loin du regard public. Toutefois, les pouvoirs exécutifs de nos pays suivent pas à pas les recommandations que leur dictent les grandes entreprises.
L’accès privilégié dont jouit le milieu des affaires sur le processus du PSP est inacceptable. Le PSP est nettement anti-démocratique alors que la définition des politiques est laissée entre les mains des grandes entreprises. Pour se convaincre de l’incidence du milieu des affaires, il suffit de savoir que ce sont dix membres du Conseil canadien des chefs d’entreprise (CCCE), qui regroupe quelque 150 hauts dirigeants des plus grandes entreprises privées au Canada, qui ont été nommés au Conseil nord-américain de la compétitivité par le premier ministre Harper, le 13 juin dernier, et qu’ils ont par exemple pour mission de s’assurer que les travaux entrepris dans le cadre du PSP se poursuivent malgré les changements de gouvernement.
Il est d’ailleurs inquiétant que la réunion des 24 et 25 janvier 2006 à Houston, dont parlait l’émission Zone libre, ait eu lieu avec des représentants du gouvernement canadien. Qui étaient ces représentants alors que le gouvernement libéral venait d’être défait et que le gouvernement conservateur n’était pas encore assermenté ? Est-ce que des hauts fonctionnaires, donc des non-élus, décident à la place des parlementaires qui occupent la fonction de ministres ? Comment cette façon de faire peut-elle être considérée comme normale par nos gouvernements ?
En prétextant que ce sont des réunions à caractère très technique, les pouvoirs exécutifs tentent de cacher que l’harmonisation en marche entre les trois pays remet en question des pans importants de nos politiques publiques sans que les citoyens soient tenus au courant.
Il est temps que la lumière soit faite sur le PSP et qu’un large débat de société ait lieu au Canada. Et souhaitons que ce débat soit bel et bien engagé avant que ne se tienne le troisième Sommet des chefs d’État sur le PSP que Harper accueillera au Canada, probablement en juin 2007.